Marin confinée

Alexia Barrier ==>Vendée Globe 2020

Navigatrice dans la catégorie course au large en solitaire, je passe des jours voire des semaines, seule à bord de mon voilier de course. Il mesure 60 pieds (18 mètres 24) c’est un monocoque, comme tous les bateaux du Vendée Globe. Il fait parti de la classe IMOCA.

La taille de mon appartement est bien plus grand que celui de mon espace de vie dans le bateau. Soit 35m2 pour le premier (sans terrasse ni balcon) et 8m2 pour le second avec un extérieur avec vue imprenable (sauf quand les nuages s’en mêlent).

Vivre seule en mer n’est pas du tout pareil que vivre confinée à terre.

La première chose essentielle qui fait une énorme différence avec la situation que nous vivons actuellement, c’est que là, comme vous, je n’ai pas choisi ce confinement.

Voici rapidement les éléments qui meublent le vie à bord de mon bateau:

  • Toilettes : j’utilise un seau et si la mer est calme je fais par-dessus bord.
  • Douche : La douche, je me lave à l’eau de mer et puis le rinçage se fait avec l’eau douce du dessalinisateur. Un exemple sur la dernière Route du Rhum, le temps était tellement mauvais et les conditions de mer violente, je n’ai pu me déshabiller, me doucher et me changer qu’après 10 jours de course.
  • Eau courante : pour avoir de l’eau potable je dois faire fonctionner mon dessalinisateur qui produit 3 litres d’eau/heure. Pour le faire fonctionner je dois avoir de l’énergie (les batteries du bord chargées).
  • L’énergie : Je fabrique mon énergie grâce à mes panneaux solaires et mes hydrogénérateurs. Pas de 220v à bord, tout fonctionne en 12v. Alors le micro-onde et la machine à laver on oubli, hihihi.  
  • Mon lit : je dors à même le sol sur un Bean Bag (sac contenant des billes, le même que tu peux avoir au bord de ta piscine, un pouf).
  • Eau chaude :  si je veux de l’eau chaude je la fais chauffer dans une bouilloire.
  • Cuisine : ma cuisine se compose d’un réchaud type camping gaz, posé sur un cardan mobile qui s’adapte aux mouvements du bateau, pour ne pas que la bouilloire se renverse.
  • Magasin pour réapprovisionnement : Quand je pars au large j’embarque la totalité des provisions nécessaires à la durée de la navigation. Pour le Vendée Globe ce sera environ 100 jours de nourriture embarquée. Je ne manquerais pas de vous faire une post dédié à cette mission ! Quand je rentre à terre j’ai d’ailleurs en général oublié mon code de carte bleue.
  • Docteur : petit ou gros bobo pas de docteur ni d’hôpital à bord, si ce n’est le médecin de la course disponible par téléphone (communication satellite) 24h/24h. J’embarque une pharmacie conséquente et un petit guide médical qui me permettra de réaliser un auto-diagnostique. Je me soigne avec les moyens du bord. C’est le cas de le dire. Pour la petite histoire j’ai déjà dû procéder à la réduction d’une luxation de l’épaule sur la dernière étape de la Solitaire du Figaro 2017. Me recoudre le menton à l’aide d’une agrafeuse sur une course en Mini 6.50. Ouch!
  • Mon chéri, les amis et ma famille:  c’est évident qu’en mer je ne vois absolument personne, si ce n’est occasionnellement par skype, email, téléphone satellite.
  • Accès à internet sans limite et en haut débit : alors là sachez que même si j’ai accès à internet, 4Go coûtent environ 3000€. Donc impossible de télécharger la dernière saison de ma série préférée et pas même de podcasts, c’est bien trop lourd.
  • Mon labrador Nikka : pas d’animaux autorisés en course. Ma boule de poils noirs me manque évidement.
  • La possibilité de se dégourdir les jambes: j’ai mis à bord un système d’élastique pour mobiliser mes jambes. J’utilise mes jambes pour garder l’équilibre et pour manoeuvrer. Même si j’ai beaucoup d’imagination, ça ne remplace pas une bonne course en montagne.

Et si je retourne la longue vue pour voir ce que j’ai à bord de mon voilier et que je n’aurai jamais à terre :

  • La liberté de circuler : partir à droite ou à gauche, accélérer ou ralentir. Je suis seule responsable de mes choix.
  • La vie au tempo de mon rythme biologique : lors des courses je dors peu, environ 4h à 6h par 24h et par tranches de 8 à 40 minutes. Ça n’a pas l’air vraiment sexy. Cependant je suis à la complète écoute de mon corps pour choisir ces moments de sommeil. Il en est de même pour le choix des moments où je me nourris et à celui de mes aliments. Bien entendu si les éléments ne sont pas trop déchaînés…
  • Une vue : le plus beau panorama ininterrompu au monde. Que le ciel soit noir ou bleu cela procure toujours une vague d’émotions. Je ne m’en lasse pas.
  • Les animaux sauvages : la mégafaune, bien que menacée par la pollution plastique et le dérèglement climatique font partis de mon quotidien ( dauphins, baleines, raies manta, requins, orques, poissons lunes, oiseaux).  Mon meilleur souvenir c’est en rentrant de ma première tentative de tour du monde en solitaire en 2010. Le 4myplanet Tour, une navigation en IMOCA au service de la science et de l’éducation (pour en savoir plus sur ce voyage achetez mon livre : Planète Océan en Solitaire paru aux éditions du Rocher dans la collection de l’Institut Océanographique). J’arrive de New-York pour rejoindre Monaco en passant par le détroit de Gibraltar. Me voilà aux large des îles Espagnoles, les Baléares. Je suis loin des côtes et décide m’accorder une longue sieste, je suis exténuée. Alors que j’étais assoupi j’entends un frottement sur la coque de mon bateau. Je cours à l’extérieur pour comprendre ce qui se passe. Je ne peux pas m’être échouée, je suis beaucoup trop loin des côtes. Là je découvre, à l’étrave de mon bateau , deux globicéphales qui se frottent contre la coque pour me prévenir d’un événement extraordinaire. Une maman globicéphale est en train de donner naissance à un bébé, 50 mètres à l’avant de mon étrave. Elle est protégée par sa tribu qui nage en cercle autour d’elle. Ils sont des dizaines. C’est magique.
  • L’adrénaline de la course : la course au large est un monde où l’on doit constamment s’adapter aux conditions météo, à son état physique, à l’état du bateau. On doit aussi anticiper nos manœuvres, notre parcours. Se dépasser et aller chercher des ressources souvent ignorées de nous. Et aussi prendre soin des autres. En course on se doit d’être le plus rapide et le meilleur par rapport à soi. Les skippers du Vendée Globe ont toujours à l’esprit la difficulté du challenge. Et quand les éléments se déchaînent on prend la plupart du temps des nouvelles les uns des autres. Il y a deux choses que j’adore: la solidarité des gens de mer et le fait de découvrir et utiliser mon potentiel quand je suis en course.
  • Le temps de la contemplation : il y a aussi des moments où le bateau marche à la bonne vitesse, le vent est stable, et ce pour quelques heures. Une fois la routine exécutée (traitement des messages, donner des nouvelles par email et vidéo pour la communication, manger, se reposer, réparer ce qui doit l’être, prendre la météo…) on peut alors se permettre de contempler ce qui nous entoure si on a la chance de pouvoir sortir du bateau ou juste ressentir son état présent et se relâcher. S’autoriser quelques instants pour rêvasser sans être interrompu. Ça c’est un vrai luxe.
  • Une existence en accord avec les éléments : l’école de l’humilité c’est ici. On ne passe pas en force quand les éléments se fâchent. On peut éventuellement tenter une danse avec eux pour passer en manœuvrant de belle manière une vague où un coup de vent. Par contre si c’est trop violent, il vaut mieux l’avoir anticipé en ayant hissé les voiles correspondantes à la force du vent et rester à l’intérieur du bateau le temps que ça passe. Cela peut durer plusieurs heures ou plusieurs jours.

La liste est longue, je suis passée rapidement sur les choses marquantes et révélatrices de la différence de confort entre la vie confinée à terre et la vie isolée en mer.

C’est en mer, en course, que je trouve le mieux mon équilibre. J’aimerai parvenir à être aussi à l’aise à terre.

Pour m’évader aujourd’hui et les jours à venir de cette période de confinement, je reproduis les routines qui font ma zone de confort quand je suis en mer : le sport, la lecture, le dessin, l’écriture, et le temps d’élaborer les projets que je souhaite mettre en œuvre et auquel je n’ai jamais accordé de temps.

Alexia Barrier ==>Vendée Globe 2020

Je mets régulièrement sur Instagram @alexiasailingteam des idées pour faire du sport, du yoga, des recettes de cuisine, des lectures inspirantes …

Je souhaite que vous aussi vous ayez su ré-inventer votre quotidien. Bon courage et prenez soin de vous et des vôtres.

Si vous voulez partager ou échanger n’hésitez pas à m’écrire alexia@alexiasailingteam.com

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